Le Paris-Dakar essuie un coup de tabac en plein prétoire
Libération - 15 janvier 1986

Qu'allait donc faire Me Pradel, huissier à Versailles, au départ du Paris-Dakar ? Commis par la Ligue contre la fumée du tabac, il faisait des constatations. Chargé de relever les concurrents sponsorisés par les marques de tabac et d'alcool, il a été accueilli comme le sont rarement les huissiers. D'habitude, c'est la galère. Parfois les coups de fusils. Dans l'enceinte du rallye, c'était les hôtesses-Rothmans. Et bien sûr, il s'est vu offrir un paquet de cigarettes et un prospectus. Qu'il s'est empressé d'annexer à son constat.

33 concurrents sur 487 sont sponsorisés par des fabricants de tabac. Cela paraît peu, mais en réalité il s'agit des grosses équipes d'usine. Ikcx-Brasseur, Metge-Lemoine. Guy Colsoul, etc. pour les autos. Gaston Rahier, Serge Bacou, Cyril Neveu, Gilles Lalay, Jean-Claude Olivier, entre autres, pour les motos. Sans parler des camions ou des véhicules d'assistance et des commerciaux qui suivent la caravane.

Si les « sponsors sales » sont pris la main dans le sac, Antenne 2 est mal partie. La chaîne s'est assuré l'exclusivité des droits de retransmission, alors que la loi Veil de 1976 sur le tabagisme interdit non seulement toute propagande à la télé en faveur du tabac, mais aussi de «faire apparaître au cours d'une manifestation sportive le nom, la marque ou l'emblème d'un fabricant de tabac».

Pourtant les magnétoscopes de la Ligue montrent de drôles de choses. Aux heures de faible écoute - 9 heures du mat - on amuse la galerie avec les obscurs, les sans grades, les héros de la base qui sont mal ou peu sponsorisés. Aux heures de grande écoute - journaux de 13 et 20 heures - on arrose l'antenne de Porsche-Rothmans, de Moto-Marlboro, et de Range Rover-Pastis 51.

Antenne 2 qui se défendait devant le juge des référés par la voix de Me Greffe, opposé au Bâtonnier Stasi, avocat de la Ligue, a invoqué la liberté d'expression des journalistes. Il tentait de s'opposer à l'astreinte de 10000F par infraction réclamée par son adversaire. Il a même affirmé que l'exécution de l'ordonnance serait impossible à respecter sauf à renoncer à informer le public. A quoi le bâtonnier répondait que seuls 33 concurrents étaient concernés et que les multinationales de la cigarette n'étaient pas au-dessus des lois. Un dialogue de sourds. Thierry Sabine, l'organisateur du rallye, " déplore que cette affaire se soit préparée dans l'ombre ". Pour lui, c'est un «coup bas». Il suggère de distinguer entre les plans fixes et les images passantes qui n'ont pas le même impact publicitaire. De toute façon, poursuit-il, mê­mes si les images de certains concurrents du Dakar n'étaient pas retransmises en France, elles pourraient l'être dans les autres pays, et notamment en Afrique. Or, l'Afrique est le marché visé par les fabricants, qui savent que la consommation de tabac stagne dans les pays développés. Jugement le samedi 4 janvier.